L’Épée de Welleran

Dunsany

L’Épée de Welleran est un conte fantastique écrit par Lord Dunsany en 1908. S’il pose presque tous les éléments qui formeront plus tard la fantaisie, le récit révèle toutefois plusieurs niveaux de lecture. Outre le merveilleux avec lequel il compose exclusivement, Lord Dunsany aborde aussi les thèmes de la mémoire, du souvenir, bref de l’enracinement. L’Épée de Welleran est une ode que l’on pourrait assimiler peu ou prou à l’acception du roman national. Se déroulant dans la cité de Merimna, imprenable de par la réputation de ses légendaires défenseurs que les tribus barbares croient toujours en vie, car invincibles sur le champ de bataille, Lord Dunsany pose aussi le dur constat de la vanité humaine l’emportant sur la sagesse des anciens.

Tous les récits de Lord Dunsany du recueil éponyme abordent le cas d’une survivance du passé. L’Épée de Welleran fait état d’une cité imprenable, qui vit au rythme de rites rendus par hommage atavique à ses défenseurs, au point que ses habitants en ont presque oublié la raison, mais s’en accommodent comme folklore propre à Merimna. On y admire les statues de Welleran et de ses anciens compagnons tombés pour défendre la cité, dont les corps reposeraient au fond d’un précipice où ils se seraient jetés au seuil de la mort. Ne restent donc que des reliques, comme les épées de ces héros reposant dans une salle des trophées gigantesque que l’on visite comme autant de curiosité à ce passé lointain et nébuleux. Pacifiée depuis des siècles, les hommes de la cité ont délaissé l’usage des armes, dont ils ne savent plus se servir. Tout juste les conservent-ils comme d’anciens trophées, ou souvenir de leurs ancêtres. La garde même de Merimna qui effectue toutes les nuits son tour de ronde en chantant Welleran n’est pas armée, mais parvient à faire illusion auprès des peuplades qui hantent la plaine, jusqu’au jour où celles-ci décident de vérifier de quoi il en retourne.

C’est à ce moment-là que L’Épée de Welleran aborde le cœur de son propos. Face à la menace, les spectres des héros passés reviennent pour avertir la populace de l’assaut qui se prépare, et est alors confrontée à la décadence de Merimna. Les murs sont usés, les armes obsolètes, et l’histoire oubliée. La leçon de Lord Dunsany consiste dans l’idée que c’est dans le déracinement qu’un peuple est voué à sa perte. Oublieux de sa propre histoire, des pères de la patrie, et délaissant son héritage, il est alors vulnérable aux grands désordres. L’Épée de Welleran est rétroactivement l’illustration littérale de ce que Julien Freund déclarait sur la patrie : « Là où il n’y a pas de patrie, les mercenaires ou l’étranger deviennent les maîtres ». Rold, en refusant instinctivement de saisir l’épée de Welleran malgré l’insistance d’icelui, est symptomatique de ce déracinement ; le passé est inatteignable tant par résilience que par tabou. Toucher l’épée est interdit, et le déracinement dévoile ici un aspect nihiliste du positivisme contre l’urgence de la situation qui nécessite pourtant de renouer avec ses racines pour s’en sortir. Même après la bataille où le protagoniste Rold accepte de vêtir la cape et de brandir l’épée de Welleran, l’effroi le saisit de nouveau face à ce qu’il a accompli. En refusant le passé tel qu’il est, dévoilé par son impérieuse résurgence, Rold choisit l’oubli confortable plutôt que d’assumer l’histoire de sa cité, et surtout sa réalité. C’est par la violence et la guerre que Merimna est demeurée imprenable, garantissant la liberté de son peuple, non par une ronde folklorique effectuée toutes les nuits. C’est par le retour à l’âme de la cité que les hommes purent une nouvelle fois la sauver et se sauver de l’invasion. La fin du conte de Dunsany est donc pessimiste ; mais se veut aussi une leçon très actuelle sur la nécessité de l’enracinement. Il suppose l’idée que le passé que l’on croit inanimé, car figé dans des statues où des musées, reste en fait dans l’attente d’une résurgence impromptue où l’on ne pourra pas nier son importance vitale. Le support du conte est d’autant plus puissant qu’il est par nature celui de l’enracinement. Derrière chaque conte, il y a un passé fortement ancré dans un lieu ou un peuple ; qu’il s’agisse de dryades ou de dragons, de héros comme Welleran comme du roi Arthur, le conte porte le retour du passé comme une espérance d’un moment salvateur, en négatif d’un présent désenchanté.

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À propos de Fabrizio Tribuzio-Bugatti

Juscagneux, souverainiste pasolinien. Rédacteur en chef de la revue Accattone et président du Cercle des Patriotes Disparus. Voir tous les articles par Fabrizio Tribuzio-Bugatti

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