Contes et légendes, antécédents de la culture populaire

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Les folklores dont sont imprégnés les contes de fées et les légendes ont forgé les imaginaires, d’où qu’ils proviennent. Nous avons tous une pensée aux Mille et Une Nuits quand on nous parle du Moyen-Orient, aux frères Grimm quand nous parlons de culture germanique, ne serait-ce que par l’intermédiaire des djinns ou de Blanche-Neige. Les contes recouvraient aussi bien un rôle culturel que social, parce que justement leur rôle culturel était la cohésion de la société. En garantissant un imaginaire collectif, dans lequel des communautés pouvaient se reconnaître, mais aussi se distinguer des autres, les contes et les légendes étaient les prémices de ce que l’on appelle aujourd’hui la culture populaire. Ils sont le creuset dans lequel se développeront ensuite la littérature gothique, la fantaisie et la science-fiction. Que seraient les Elfes et les Nains sans la mythologique germanique, les trolls et les dragons sans les contes ? Il y a une continuité inébranlable de la culture populaire depuis que l’Homme sait raconter des histoires, et le rôle de cette culture populaire nourrissant l’imaginaire collectif n’est rien de moins que de rappeler à l’être humain à quel point il est humble devant la nature, et ce parce que « les contes sont vrais », comme le disait Italo Calvino. La petite phrase de Chesterton s’applique pleinement aux contes de fées ; ils sont « le ciel qui juge la terre ». Leur mise au banc de la littérature par une élite aussi autoproclamée que nihiliste ne fait que conforter leur importance culturelle ; il n’y a que la civilisation des machines pour rêver d’une culture… acculturée.

Toute civilisation existante ou ayant existé trouve à ses racines une mythologie, transformée ensuite en folklore duquel sa culture tire toute une mythopoétique permettant sa propre cohésion, mais aussi celle d’une communauté de destin. Les superstitions, les peurs, les légendes, jusqu’aux nuances mêmes, sont propres à la culture d’un peuple, et ce qui contribue pleinement à son identité. C’est en fait le sens premier du cosmopolitisme, ou plus précisément du cosmopolisme. La diversité des contes, qu’elle soit infime ou non, est en corrélation directe avec la communauté de destin qui se l’approprie. En contribuant à l’identité, la diversité des contes contribue logiquement à l’altérité. C’est parce que Cendrillon est la Cenerentola chez Basile et Aschenputtel chez les frères Grimm qu’elle est à la fois si semblable et si distincte de ses homologues. Plus particulièrement encore, les contes enracinent cette communauté à la terre, parce que les contes et légendes ne sont pas issus d’un quelconque positivisme littéraire ou mythopoétique, mais bel et bien propre à la terre à laquelle ils sont intrinsèquement liés. Ils contribuent à l’enracinement de l’homme, au sens où Simone Weil entendait qu’« un être humain a une racine par sa participation réelle, active et naturelle à l’existence d’une collectivité qui conserve vivants certains trésors du passés et certains pressentiments d’avenir ». Les contes sont intrinsèques à l’enracinement à double titre ; parce qu’ils procèdent de la cohésion culturelle, mais aussi parce qu’ils sont liés à la terre. Les conteurs enracinent leurs fables et légendes à la terre, dans une gémellité harmonieuse. Les contes sont la voix de la terre, son écho lointain qui nous rappelle notre humilité face à elle. La terre ne nous appartient pas, c’est nous qui appartenons à la terre. Il n’y a pas d’interchangeabilité entre les individus comme il y en aurait entre divers biens consommables, et les contes, en étant la pierre angulaire de toute culture populaire, s’attachait pleinement à nous le rappeler. Ils sont essentiels à des milieux naturels comme « milieux définis par la langue, par la culture, par un passé historique commun », pour citer une nouvelle fois L’Enracinement de Simone Weil.

C’est en cela que les contes, en tant que parties de la tradition, sont méprisés par des contempteurs progressistes se réclamant de la démocratie, alors que tradition et démocratie ne sont nullement opposées, au contraire. « Il est évident que la tradition n’est que la démocratie prolongée à travers le temps », affirmait Chesterton. « Le monde des fées n’est autre que le pays ensoleillé du bon sens », parce qu’il est le seul en capacité de nous juger, mais aussi de nous transmettre des valeurs saines, parce qu’ils nous font plus réfléchir que les Lois. Les contes nous apprennent naturellement ce que la Loi doit expliquer, car elle ne va pas de soi. Nous nous posons tous la question de savoir si c’est la poule qui précède l’œuf ou l’inverse, ou pourquoi un pommier ne produit que des pommes, alors que le royaume des fées ne se pose pas cette question, tout simplement parce que sa nature même l’explique sans qu’on y songe. Les contes permettent de retrouver l’instinct originel de l’émerveillement, ce qui nous rappelle la sensation oubliée de  la découverte, comme celle où l’on découvre l’existence de pommes vertes alors que les contes nous parlaient de pommes en or. L’idée d’opposer ainsi les contes de fées aux contes philosophiques dans une expression utilisant un pléonasme des plus condescendants est absurde ; en quoi Microméga serait plus rationnel que Jack et le Haricot Magique ? Le Vicomte Pourfendu du Roi Porc ? Grâce aux contes de fées, nous savons ce qu’est un troll de manière aussi précise que si nous en connaissions, alors qu’ils n’existent pas, tandis que le conte philosophique prétend nous apprendre quelque chose de purement matérialiste. C’est en voulant substituer le mythe de la raison au mythe de la magie, soit la pensée mécanique à la pensée organique, que nous désenchantons le monde.

La Fille du roi des elfes

Couverture de « La Fille du roi des elfes » aux éditions Denoël

Cette prégnance de l’Imaginaire dans les sociétés est le facteur déterminant d’un cosmopolisme, comme évoqué plus haut. Pourtant, cette imprégnation a vu son déclin au fur et à mesure de la modernisation des sociétés occidentales, paradoxalement au fait où le progrès technique permit aussi un renouvellement littéraire des contes dans ce qu’on a commencé par qualifier de culture populaire. La Fille du Roi des Elfes de Lord Dunsany est l’amorce de ce renouvellement, à la veille des grands chamboulements du XXe siècle. Écrit comme un conte, le récit est le socle sur lequel se bâtira la fantaisie, notamment grâce à Tolkien. Le Seigneur des Anneaux et le Silmarillon ne sont rien sans la mythologie germanique, les récits de Dunsany ne sont rien sans les contes, le Dracula de Stoker n’aurait pu voir le jour sans les superstitions autour de Vlad III et du folklore slave. La science-fiction, elle, reprend à son compte les superstitions et craintes des contes de fées, mais les lie à la technicité qui gagne l’imaginaire collectif, et c’est en cela qu’elle est un successeur des contes. Fantaisie et Science-Fiction maintiennent l’idée, à travers les métamorphoses, les monstres, qu’ils soient des trolls ou des zombis, des peurs invisibles ou l’atome, que c’est toujours au « ciel de juger la terre ». Elles sont la survivance tenace de notre humilité, le rappel que si l’homme veut élargir son univers, il doit inévitablement se rapetisser. La littérature de l’imaginaire est une tendance de fond, comme toute culture populaire ; elle est le ciment de nos civilisations, comme culture primordiale et continue. Elle est le fruit d’un processus d’enracinement, et contribue elle-même à l’enracinement dont elle provient. Mépriser la culture populaire, ou faire un truchement cynique avec la culture de masse pour acculturer les individus sous couvert de culture populaire, équivaut à un véritable génocide; bref, comme le disait Nietzsche : « sans le mythe, toute culture est dépossédée de sa force naturelle, saine et créatrice ; seul un horizon constellé de mythes parachève l’unité d’une époque entière de culture ».

Cette survivance paya justement le prix de sa constance. Alors que le merveilleux trouvait une nouvelle voie pour perdurer, le progrès du monde moderne colonisa lui aussi les imaginaires, en imposant de nouveaux codes littéraires. À l’imaginaire des contes a succédé le réalisme, puis le roman blanc, lui-même remplacé par le nouveau roman, dans le plus cynique des nihilismes, car passant de la construction, de la mythopoétique, à la déconstruction. Un roman qui ne veut pas en être un, une littérature qui se nie au point d’engendrer une impossible littérature anti-littéraire sont symptomatique d’une mortification de l’imaginaire ou d’un suicide de la pensée.

Dans ce déclin de l’Imaginaire entamé par la rationalisation des sociétés modernes, le roman blanc succède à l’imaginaire, le roman durassien succède au roman blanc, la déconstruction succède à la construction, dans le nihilisme le plus totalisant. C’est un positivisme qui ne dit pas son nom, comme une opposition au naturalisme de l’Imaginaire. Les contes étaient le ciel qui jugeait la terre, le nouveau roman est la terre qui juge le ciel. Ils interrogeaient le réel, puisqu’ils en exacerbaient les limites. Aux peurs incarnées dans les ogres et les géants qui rappelaient à l’Homme sa condition, nous leur avons préféré un cadre intimiste et bourgeois pour le réconforter en lui vendant un mode de vie homogénéisant en le faisant le moins réfléchir possible à l’objet de sa lecture.

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À propos de Fabrizio Tribuzio-Bugatti

Juscagneux, souverainiste pasolinien. Rédacteur en chef de la revue Accattone et président du Cercle des Patriotes Disparus. Voir tous les articles par Fabrizio Tribuzio-Bugatti

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