Les Chants de Maldoror

Maldoror, introduction

Grande œuvre d’Isidore Ducasse, publiée sous le pseudonyme de Comte de Lautréamont en 1869, Les Chants de Maldoror ont toujours un écho à notre époque. S’érigeant contre la morale, les mœurs et la pudeur de son temps, l’omniprésence de la bien-pensance moderniste actuelle rend les Chants intemporels. Ils sont un appel au voyage, l’incarnation de l’adolescence qui se rebelle contre les codes sociaux, mais aussi une ode poétique à la décrépitude qui ronge chacun de nous. Même Dieu n’est pas épargné, présenté comme un vieillard fatigué de son omnipotence, dont la principale préoccupation est désormais le divertissement.

Isidore Ducasse ne traîne pas pour entrer dans le vif du sujet. Son incipit nous rapporte en formules lapidaires que son personnage, Maldoror, fut autrefois bon, mais lassé par la bonté ambiante, qui la rendait somme toute banale, il devint mauvais. Cependant, le protagoniste ne le devient pas par vocation, mais en réaction à la société d’alors ; prude et formaliste, dont il souhaite abattre le régime bien-pensant. Puisque même Dieu est un mécréant siégeant sur un trône d’or et d’excréments où il dévore ses propres créations par nihilisme, alors rien ne vaut la peine de faire le bien.

Cette ligne sera la conductrice de tout l’ouvrage, découpé en six chants, qui narrent les turpitudes de Maldoror, ses rencontres, et son ressenti de personne mauvaise, parfois à la première personne, parfois d’un œil extérieur. Pour autant, l’œuvre n’est pas pessimiste, mais tend au contraire à dénoncer un ordre moral castrateur selon Lautréamont. La fascination pour l’adolescence, présentée comme le lion nietzschéen qui se rebelle pour faire table rase du système qu’il subissait auparavant, n’est pas fortuite. Rappelons que douze ans après, en 1881, paraissait Pinocchio, qui partait du constat que les enfants étaient susceptibles d’être possédés par le Démon, afin de légitimer une éducation intransigeante ; voilà un bon indicateur du paradigme éducateur de l’époque !

Vision d'artiste d'Isidore Ducasse entouré de l'imaginaire des Chants

Vision d’artiste d’Isidore Ducasse entouré de l’imaginaire des Chants

Mais ce n’est pas uniquement contre cela que Maldoror s’oppose. Il est aussi le héros antithétique de la figure romanesque dominante. S’il devient mauvais par réaction à la société, il en fait néanmoins consciemment le choix, ce qui fait de lui un héros au sens grec ; celui qui choisit. Il s’inscrit ainsi en faux des personnages foncièrement bons qui ne le sont que parce qu’ils sont le fruit de leur éducation prude qui leur trace une voie que leur formatage les empêchera d’en dévier. Il n’a pas pour objet de noble quête pour délivrer une princesse ou occire un dragon ; il s’est investi de la mission ingrate de démontrer qu’en chacun de nous se cache un Maldoror, dont les pulsions qu’il étale tout au long du livre ne sont en fait qu’un défouloir de l’infinie frustration que nous contenons au plus profond de nous-mêmes. L’observation qu’il fait de notre monde, peinte d’un fard d’hypocrisie derrière lequel se dissimulent nos véritables envies, ne fait que confirmer ce qu’il veut être. En témoigne la scène du cheveu abandonné dans un lupanar, qui se révèle être celui du Créateur lui-même, descendu parmi nous pour trouver quelque réconfort à son ennuyante sainteté. Ainsi, Dieu lui-même s’affiche comme être dérisoire, commun, devenu ce qu’il est presque par hasard, et devant l’assumer bien malgré lui.

Qu’on ne s’y trompe cependant pas ; Les Chants de Maldoror ne sont pas non plus une ode à l’hédonisme. Son caractère adolescent s’illustre dans sa rébellion contre tout, et même contre elle-même, pas dans la volonté de tracer une autre voie. Les Chants doivent se lire comme un tabula rasa, au travers de tableaux à la poésie sordide que dresse l’auteur.

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À propos de Fabrizio Tribuzio-Bugatti

Juscagneux, souverainiste pasolinien. Rédacteur en chef de la revue Accattone et président du Cercle des Patriotes Disparus. Voir tous les articles par Fabrizio Tribuzio-Bugatti

2 responses to “Les Chants de Maldoror

  • Mickaël

    Bel article, précis et synthétique qui rend vraiment compte du talent de notre cher comte. Fabrizio à toujours le mot juste, pesé comme il se doit et la tournure agréable aussi bien pour la rétine avertie que néophyte. Merci de ce partage haut en couleur d’un personnage qui bien au contraire à laissé bien trop d’ombres derrière lui.

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