Sovok

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Après la réussite de Wastburg, le prochain roman de Cédric Ferrand était attendu de pied ferme. Et pour cause ! Il était non seulement exigé de son lectorat une nouvelle prouesse littéraire, mais aussi d’éviter de reproduire les mêmes ficelles de son premier ouvrage, pour ne pas donner l’impression d’accoucher d’un simple clone, et c’était ce qu’on pouvait craindre avec Sovok ; un Wastburg façon SF. Autant vous rassurer tout de suite ; non seulement ce n’est pas le cas, mais Cédric Ferrand parvient à nous surprendre à nouveau, et avec brio !

 Sans doute certains se sont demandé pourquoi le petit père des peuples figurait en en-tête de cet article. Tout simplement parce que « Sovok », est un adjectif qui « désigne les individus et les idées qui sont profondément imprégnés de réminiscences nostalgiques de l’ex-URSS ». L’action se passe en effet dans une Moscou uchronique, alors que la Russie est économiquement sur les genoux et accuse un retard technologique frappant vis-à-vis des États européens. Voici le terrain de jeu sur lequel Cédric Ferrand s’est donné à cœur joie pour dénoncer, pêle-mêle, la mondialisation, la ghettoïsation, ou encore l’ultra-libéralisme qui en découlent, mais aussi la politique d’ingérence de l’Union Européenne au détour d’une explication sur l’éclatement du pays (les oblasts sont indépendants, la Sibérie a fait sécession…) et l’impotence des élites. Est-ce que Cédric Ferrand tombe cependant dans le moralisme ? Pas du tout, il exploite tout ce joyeux foutoir pour en faire une gigantesque fresque déglinguée, et c’est à cela que l’on reconnaît la patte de Wastburg ; une ville décadente au milieu de laquelle les gens tentent bien que mal de survivre du mieux qu’ils peuvent. Et contrairement à son premier roman, l’auteur va se concentrer ici sur une folle équipée d’ambulanciers qui devront en plus former un nouvel employé !

 Il y a d’ailleurs quelque chose d’appréciable dans le découpage du récit ; il est temporel, et sous-chapitré sous formes d’heures. Toute l’histoire se déroule sur une semaine ; de l’embauche du protagoniste, Méhoudar, par un vieux binôme qui devra le former au fil des jours. Chaque chapitre se clôt ainsi sur la fin de leur tournée nocturne, décrivant un cycle de journée perpétuelle pour les personnages, qui ne pourront jamais se dire « à demain », mais sempiternellement « à ce soir », implicitant l’image du serpent qui se mord la queue. Cette monotonie insipide va toutefois se retrouver brisée par les phénomènes qui se produiront durant la semaine, auxquels nos personnages assisteront, voire participeront malgré eux. Sans en dévoiler plus pour ne pas gâcher l’intrigue, le découpage temporel apporte un véritable atout à la narration bien menée de Cédric Ferrand, du fait qu’il nous permette de connaître l’emploi du temps des protagonistes, mais aussi pour ne pas être perdu dans l’enchevêtrement des évènements qui s’actionneront et qui influeront sur les missions de nos acolytes au fil des heures et des jours.

Couverture de Sovok aux éditions "Les Moutons Électriques"

Couverture de Sovok aux éditions « Les Moutons Électriques »

On retrouve en fait dans Sovok tout ce qu’il y a de mieux dans Wastburg, c’est-à-dire une cité tentaculaire comme cadre, dans laquelle tentent de survivre quelques pouilleux blasés par la monotonie de leur quotidien et l’impotence des politiciens. Là où la donne change, c’est que Cédric Ferrand se permet d’avoir un œil critique sur notre société contemporaine, comme seule la Science-Fiction le permet. On suit ainsi en filigrane l’avènement d’une firme européenne de premiers secours qui menacent les emplois de l’entreprise miséreuse embauchant Méhoudar, une vacance du pouvoir qui aggrave la crise politique jusqu’à former le climax du récit, et sa conclusion. Cédric Ferrand a su réutiliser les meilleurs éléments de son premier roman pour écrire celui-là, malgré quelques défauts. On regrettera ainsi l’absence d’une « vraie » fin, à l’image que celle que nous offrait Wastburg, qui dénouait réellement tous les fils de l’intrigue, mais aussi son caractère brusque, bien que probablement voulu.

 Sovok présente en effet une microhistoire, d’où son découpage, mais aussi l’utilisation du présent de l’indicatif comme temps narratif. Il ne s’embarrasse pas de placer au centre du récit un élément qui dépasse la condition des héros au point d’en faire leur quête. C’est ici un élément extérieur qui impacterait sur leurs vies, qu’ils poursuivront une fois le livre refermé. Un exercice qui n’est guère utilisé souvent, bien que rappelant le fameux Planète à Louer de Yoss, qui lui non plus ne se termine pas. Cédric Ferrand démontre qu’il est un auteur confirmé, et possède un univers propre, différent que celui auquel on était tenté de le cantonner en lisant Wastburg, qui flirtait du côté de Gagner La Guerre. Et pour ça, on remercie les Moutons Électriques de faire ce travail à la fois magnifique et rigoureux de défrichage de nouveaux talents français.

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À propos de Fabrizio Tribuzio-Bugatti

Juscagneux, souverainiste pasolinien. Rédacteur en chef de la revue Accattone et président du Cercle des Patriotes Disparus. Voir tous les articles par Fabrizio Tribuzio-Bugatti

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