Le Casino Perdu

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Michel Pagel, aujourd’hui monument incontesté de la science-fiction française, a eu droit à une réédition de son Casino Perdu pour les dix ans des Moutons Électriques en 2006, qui fait la part belle aux auteurs français et se soucie perpétuellement de défricher de nouveaux talents. Michel Pagel est bien sûr ancré dans le marché éditorial depuis plus de trente ans aujourd’hui, et tous s’accordent pour dire que ses premiers romans sont loin d’être des canons stylistiques et scénaristiques, mais on retrouve toujours chez l’auteur un élément qui fait la différence. Que vaut alors ce fameux Casino Perdu, publié initialement chez Fleuve Noir en 1998 ?

La première chose qui frappe en survolant la quatrième de couverture du livre, c’est que le lecteur saisit tout de suite que l’histoire est avant tout un prétexte à un concept de science-fiction bien établi par l’auteur. Quatre planètes en guerres sont soumises à un curieux phénomène nommé intelligemment « achronie », comprenez par là une suspension temporelle qui se déverrouilla successivement sur les planètes au fur et à mesure de leur colonisation, impliquant un décalage entre chacune d’entre elles de plusieurs années. Autre conséquence, l’impossibilité de sortir du champ achronique. Tous les habitants sont bloqués sur leurs planètes respectives, temporellement décalées avec ce que nous nommerions le temps réel, au risque de subir un vieillissement prématuré et immédiat sur les vaisseaux envoyés à travers l’atmosphère.

Fort de cet élément central de son univers, Michel Pagel a donc structuré son récit autour d’une entorse à cette loi achronique, comme chaque règle souffre de son exception. Trois portes par planètes permettent à ses autochtones de se déplacer sur chacune d’entre elles, mais sans pour autant régler le problème du décalage temporel. Et c’est précisément là-dessus que repose toute l’intrigue du roman.

Édition spéciale 10e anniversaire des Moutons Électriques

Édition spéciale 10e anniversaire des Moutons Électriques

On le sait depuis toujours, le meilleur moyen de financer les caisses vides d’un État, c’est de recourir à la guerre pour piller les ressources ennemies. Difficile de dire si Michel Pagel le savait, mais c’est néanmoins l’impression en filigrane que l’on a en découvrant que les quatre planètes se détestent pour une raison politicienne ou une autre, chacune souhaitant l’asservissement des autres sous sa tutelle (à l’exception de Barbarie, planète d’extra-terrestres anamorphes, qui souhaitent trouver un moyen de préserver la leur des conflits stériles des mondes humains). Cependant, les portes ne permettent pas le déplacement d’armées et de véhicules militaires, non seulement à cause des raisons évoquées, mais aussi parce qu’elles sont trop petites pour permettre à un char de passer ! Cela, sans compter que leur destination change sans qu’aucune loi empirique ou scientifique n’ait pu en déceler la logique. Seule solution trouvée, nommer des champions qui s’affronteront (une règle vieille comme le monde lorsque les forces ennemies semblent être égales).

Voici donc le pitch de base. Sans dévoiler la suite des événements, l’on peut noter différentes choses sur le Casino Perdu. La première, c’est que stylistiquement, Michel Pagel demeure oubliable. Son écriture n’est absolument pas prégnante, et les rares fois où elle se fait remarquer, c’est par ses quelques défauts de syntaxes, son manque de fluidité, ou ses redondances. Rien de mirobolant de ce côté-là.

De même, comme on l’a dit, l’histoire n’est qu’un prétexte pour faire vivre son concept, et malheureusement l’histoire en souffre. Les personnages sont développés à la va-vite, répondant à des critères stéréotypés pour tenter de parvenir à l’efficacité. Le pari est presque réussi, mais les réactions automatiques des personnages enlèvent toute saveur au récit, qui ne comprend que très peu de rebondissements, assez insipides pour la plupart (on retiendra néanmoins l’excellente, et sordide, idée de faire traverser une porte à une femme enceinte, dont le décalage temporel fera prendre plusieurs années à son embryon.)

Michel Pagel

Michel Pagel

Faut-il en conclure que l’histoire est cousue de fil blanc ? Pas vraiment. En fait, le majeur problème de ce livre, c’est qu’arrivé à la dernière page, on a surtout l’impression qu’elle n’est tout bonnement pas terminée ! Michel Pagel a tout bonnement terminé son récit au point de climax ! Un peu comme si Tolkien terminait l’histoire du Seigneur des Anneaux sur l’entrée de Frodon en Mordor, ou Jaworski terminait Gagner la Guerre sur le départ de Benvenuto de Bourg-Preux ! En procédant ainsi, on ressort décontenancé du roman, en voyant l’ampleur de la facilité qu’a retenue Pagel, refusant tout simplement d’assumer la complexité du récit là où elle commençait vraiment. Parce que Le Casino Perdu est très court, à peine 270 pages environ. Non pas que la mode des pavés soit édifiante, mais en l’espèce on se demande vraiment si le livre n’est pas un cadavre exquis inachevé. En effet, si l’univers se prête parfaitement pour cet exercice, ou même un jeu de rôle, il trouve aussi son plus gros travers ; celui d’expédier une histoire vite faite, mal faite, pour exhiber l’idée d’achronie, et clore le récit une fois le travail fait, soit à la disparition des portes.

Quant au motif de tout de bazar, on ne sait s’il est éculé ou génial. À titre personnel, je dirais qu’il est mal développé, et donc mal exploité. En se mettant dans une démarche d’écrivain un peu feignasse, on pourrait croire que trouver la cause de l’achronie et de l’apparition des portes (et de leur fonctionnement aléatoire) fut une corvée pour Michel Pagel qu’il s’empressa d’expédier, comme tout le reste de l’histoire en fait. La chose se résume très simplement ; il s’agissait juste d’êtres microscopiques qui s’ennuyaient ferme sur les quatre planètes, et décidèrent de créer les paradoxes temporels par jeu ! Et c’est ici que le bât blesse, c’est que Michel Pagel ne va pas au bout de son idée. L’idée que des êtres divins ou surévolués puissent, par jeu, manipuler le destin de l’humanité n’est pas badin, ni cliché (enfin pas trop), mais aurait véritablement mérité un traitement approfondi, plutôt que de régler rapidement la question en fin de roman.

Donc oui, Le Casino Perdu établit un concept fort intéressant, mais il n’est pas exploité comme il le mériterait, subordonnant son scénario afin d’être présenté au lecteur. Malheureusement, faire un roman entier pour une simple idée, aussi intéressante soit-elle, révèle vite ses limites, et Michel Pagel, avec son style parfois bancal, les rend encore plus visibles. Sans doute cela aurait mérité sa place dans un univers plus vaste, avec une véritable histoire elle aussi plus vaste. Et disons-le franchement, avec les exigences actuelles du marché éditorial (qu’elles soient purement commerciales pour les majors ou stylistiques pour les indépendantes), on doute fort que Michel Pagel réussirait à être édité s’il souhaitait démarrer sa carrière d’écrivain aujourd’hui. Il faut d’ailleurs rappeler que même trente ans auparavant, plusieurs de ses manuscrits furent refusés, dont le dernier volume d’une trilogie publiée par Fleuve Noir, avant que la science-fiction française n’entre en crise.

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À propos de Fabrizio Tribuzio-Bugatti

Juscagneux, souverainiste pasolinien. Rédacteur en chef de la revue Accattone et président du Cercle des Patriotes Disparus. Voir tous les articles par Fabrizio Tribuzio-Bugatti

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