[Dossier] L’Agent des Ombres

Cellendhyl 1

L’agent des Ombres est une saga de fantaisie française démarrée voilà quelques années déjà, et qui a su se bâtir une bonne réputation de par son univers sombre et ses personnages développés en profondeurs, qu’ils soient secondaires ou non. Du moins, selon les critiques positives. Comptant aujourd’hui sept tomes, avec une première « saison » terminée, il était plus que temps de nous pencher sur ce phénomène littéraire de chez nous.

 Un univers alléchant,

 Il faut l’avouer, l’univers de Michel Robert semble prometteur dès le premier coup d’œil. Structuré autour de « Plans » qui communiquent entre eux par des portails de téléportations, il détient le potentiel d’une infinité de mondes, reliés les uns aux autres par des allégeances aux puissances régnantes, mais aussi par une force neutre. Cette articulation est en effet fortement marquée par un manichéisme de façade totalement assumé. Pourquoi de façade ? Parce que les puissances ont beau s’appeler les Ténèbres, le Chaos et la Lumière, le lecteur s’aperçoit vite qu’en fait, ce n’est pas aussi simple qu’on pourrait le croire.

 En effet, quitte à paraître ampoulé, Michel Robert a fait le pari de choisir ces noms extrêmement connotés pour leur donner une dimension bien plus équivoque qu’il n’y paraît. En apparence, nous trouvons bien sûr l’esthétique qu’il sied à chacun, mais en toile de fond, ce ne sont que les luttes d’influences et de pouvoir qui régissent l’univers de l’auteur. Malheureusement, l’auteur n’exploite pas tout le potentiel de son univers, et se contente de dépeindre avec monotonie les différents paysages de la même manière, selon qu’ils appartiennent aux Ténèbres, à la Lumière ou aux Territoires Francs. De même, les péripéties se concentrent sur les mêmes Plans au fil des 7 tomes que compose (pour l’instant) le cycle, un hors-série et le tome 8 exclus.

 Tout cela pour dire quoi ? Eh bien, si Michel Robert a esquissé un univers prometteur, il ne semble pas en profiter au maximum, au contraire même, et ce, à plusieurs niveaux.

Mais avec un soixante-huitard aigri en guise de personnage principal…

 Il faut bien l’admettre, Cellendhyll, (anti-)héros du cycle, est aussi irritable qu’irritant. Dès le début, nous nous trouvons avec un personnage complexé doublé d’un narcisse qui refuse de se remettre en question. Il n’y a pas de juste milieu avec Cellendhyll. Déblatérant un infâme discours libertaire pour bien faire comprendre que la Terre ne tourne pas autour du Soleil, mais de son nombril. Et si on n’est pas content, c’est pareil !

 Comme dit plus haut, l’univers de la saga est fait d’intrigues politiciennes, de luttes d’influence. Cela inclut l’implication des « États » (si on peut leur appliquer audacieusement cette dénomination) présents. Et c’est d’ailleurs là que le bât blesse déjà. Conjugué aux caprices d’un personnage principal, qui tend vers le héros, mais rechigne à choisir quand il le peut. On l’a dit, Cellendhyll, refuse de se remettre en question, et donc de faire le choix le plus crucial pour un Héros, changer sa vision du monde. Au contraire, au fil des tomes, il devient de plus en plus acariâtre, réclamant sans cesse plus de sa hiérarchie. Incapable de ressentir le sens du devoir, il n’en fait qu’à sa tête. Cellendhyll n’a pas de conscience patriotique non plus. Il vogue au gré des allégeances sur un simple coup de tête, se voit investi des responsabilités les plus importantes, et s’en contrefiche. Pire, c’est un poids, qu’il accepte pour mieux geindre ensuite. Cellendhyll est un apatride, qui ne voit dans le monde qu’un immonde tas grouillant cherchant à l’emmerder, et il tient à le faire savoir. Alors que tout son entourage fait preuve d’une patience infinie avec lui, quand ce n’est carrément pas de la bienveillance assumée, il s’entête dans son imaginaire délirant où tout le monde cherche avant tout à le dénaturer. Cela se ressent notamment dans ses turpitudes amoureuses dignes des Feux de l’Amour. Avec Cellendhyll, il n’est pas question de se demander pourquoi ça n’a pas pu marcher la donzelle. Non, non, si ça ne fonctionne pas, c’est forcément parce qu’icelle le trahit. Encore et encore, collectionnant les déceptions amoureuses sans se dire que, ma foi, c’est peut-être à cause de son caractère de chien et sa violence aussi exacerbée qu’inutile, Cellendhyll résume tout en cette courte phrase « Elle m’a trahi ! » ! Ah, la peste ! Comment ose-t-elle donc s’opposer à la grandeur d’âme du bon Adhan, qui s’est évertué à lui glisser son braquemart dans la cramouille pour lui faire plaisir, tout ça parce qu’il insulte et rosse tout sur son passage ?! Ingrate, va !

 Clairement, on voit ce que l’auteur a tenté de faire avec son protagoniste. Et c’est raté. Complètement. N’est pas Evangelisti qui veut ; faire un antihéros n’est pas aussi simple que l’on croit, mais penser qu’il suffit de faire un personnage capricieux, violent et libidineux, c’est carrément se foutre le doigt dans l’œil. Bien profond, si vous voyez où je veux en venir.

Cellendhyl n'est pas content, et tient à le faire savoir.

Cellendhyl n’est pas content, et tient à le faire savoir.

 …qui rend les auxiliaires plus intéressants que lui.

 Eh bien oui, c’est le paradoxe de l’Agent des Ombres. Les personnages secondaires sont plus intéressants, et mieux développés que le personnage principal.

D’abord parce qu’ils sont plus intelligents, ou plus complexes que lui. Et cette incapacité à équilibrer ce rapport est un écueil de plus de la part de Michel Robert. Les meilleurs romans sont ceux où tous les personnages présentés, aussi éphémèrement qu’ils puissent apparaître, sont décrits avec subtilité et profondeur. En revanche, quand ils brillent par l’absence de qualité du personnage principal, c’est une autre histoire.

 Le lecteur ne peut en effet qu’être sidéré en voyant un personnage tel que Morion, le « Maître des Mystère » et premier maître de Cellendhyll que l’on rencontre, fasse preuve de qualités certaines, ou sa sœur, personnage complexe, mais correctement amené, côtoyer ce ratage complet qu’est Cellendhyll. Mais la plus grande question concerne surtout Michel Robert ; comment n’a-t-il pu, en tant qu’écrivain accomplissant les inévitables relectures, ne pas voir un tel écart ? Comment n’a-t-il pas vu ce déséquilibre dans les rapports qu’entretient son personnage avec les autres ? La seule réponse possible est que soit Michel Robert ne s’est jamais relu et s’est contenté de quelques panégyriques de ses proches, soit qu’il en a parfaitement conscience, mais qu’il estime qu’il s’agit au contraire d’une qualité. Auquel cas, il serait peut-être urgent de lui dire qu’il a faux sur toute la ligne.

Morion, le personnage le plus mystérieux, et le plus intriguant de la saga. Le seul, à vrai dire...

Morion, le personnage le plus mystérieux, et le plus intriguant de la saga. Le seul, à vrai dire…

 Des intrigues dignes du personnage principal.

 Cela impacte directement sur les intrigues des différents tomes. Michel Robert tente bien de mettre son personnage dans une toile qui se développerait au fur et à mesure, mais finalement rate son coup. C’est Cellendhyll qui est à chaque fois au centre. D’abord, à cause de ses turpitudes amoureuses, des scènes grivoises où il ferait passer Rocco Siffredi pour un impotent, et surtout, parce que le fil est totalement décousu entre chaque tome. Il est cependant impossible de dire si Michel Robert fut incapable de structurer son fil rouge correctement, ou s’il se rendit compte que l’intrigue principale ne tiendrait pas en cinq bouquins. Dans les deux cas, cela ne change rien à la faible teneur de l’histoire principale, que l’on suit en filigrane au travers des livres.

 Le problème de l’Agent des Ombres, c’est que son auteur a voulu le découper comme une série télé, ignorant superbement qu’un format précis ne convient pas à tous les médias possibles, notamment celui-ci. Si une saison d’une série quelconque peut se permettre de comporter des épisodes qui n’ont pas forcément grand rapport avec le précédent, et amener petit à petit son véritable enjeu pour son dénouement, des romans ne peuvent fonctionner de la même manière. L’amorce est trop tardive dans la saga, et se retrouve balayée par les péripéties de chaque ouvrage pour n’être retrouvée qu’à la fin. Michel Robert aurait mieux fait de s’inspirer de la structure d’Harry Potter ou même du Seigneur des Anneaux, plutôt que d’essayer un format qu’il ne maîtrise vraisemblablement pas.

 Au final, qu’est-ce que cela donne ? Une redondance des récits, preuve que Michel Robert a du mal à se renouveler. Chaque tome fait la démonstration d’une trahison, soit envers Cellendhyll, soit envers son obédience, et c’est à lui de faire le sale boulot. Ce schéma ne change vaguement qu’au troisième tome, où c’est lui-même qui fait l’objet d’une traque, mais toujours avec un traître à la clef. Et c’est d’ailleurs ainsi que se conclut ce que l’auteur appelle la « première saison », pour mieux recommencer à la deuxième (et, espérons-le, la seconde !).

 L’autre problème de Michel Robert, c’est qu’il n’ose pas. Il n’ose pas tuer ses personnages pour en placer de nouveaux, même quand cela semblait pourtant une idée intéressante pour la suite. Ou alors, il élimine l’antagoniste, s’en tenant à la maxime « Le méchant doit mourir », même lorsqu’il n’est pas maléfique… Là où l’auteur aurait pu complexifier son œuvre, il préfère la simplicité. Un peu comme si Rowling n’avait pas tué Dumbledore, ou si toute la Communauté de l’Anneau aurait survécu et se serait rendue en Mordor…

Non, attendez ! Ne partez pas !

Non, attendez ! Ne partez pas !

 Tout ça pour ça.

 Tout ça pour quoi ? Pour un style pauvre, et même franchement maladroit parfois quand on ne croise pas des erreurs de grammaires qu’on ne ferait plus depuis l’école primaire, des descriptions rigides type « portrait de police », avec un souci du détail ridicule. Comprenez que chaque personnage est décrit de la même manière, sur un ton classieux qui le dessert totalement. Vous aurez même l’impression de lire la maladroite description d’une « première fois ». Michel Robert a créé un univers aux possibilités délirantes, et il ne le sait pas, ou ne sait pas s’en servir, c’est qui est assez paradoxal. Se cantonnant dans la facilité, abusant de scénarii cousus de fils blancs, on ne comprend pas trop où il veut en venir avec L’Agent des Ombres. On est même tenté de dire qu’il n’y a pas de but ! Ce comble est d’ailleurs si poussé, qu’on ne lit les tribulations de Cellendhyll que pour avoir le mot de la fin, savoir enfin où Michel Robert a voulu conduire son Artaban de second rang, pour s’exaspérer sans doute une dernière fois sur le béotisme de la saga.

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