Le Diable l’Emporte

René Barjavel

René Barjavel

Écrit cinq années après Ravage, Le Diable l’Emporte de René Barjavel s’inscrit une nouvelle fois dans la méfiance vis-à-vis des progrès technologiques et scientifiques. Non pas que ceux-ci soient néfastes par nature, mais parce que la bêtise humaine pousse inévitablement au développement d’armes propice à l’autodestruction. C’est donc toujours le même message porté par Ravage que nous confie l’auteur, mais sous un angle de lecture différent ; où l’humain ne se contente pas de subir sa propre destruction mais la provoque délibérément.

Le Diable l’Emporte diffère effectivement, et radicalement, sur la cause de l’apocalypse. Alors que dans Ravage, c’est un facteur extérieur et inexplicable qui fait disparaître l’alimentation en électricité, enclenchant ainsi un effet boule de neige de catastrophes que l’Homme, devenu un véritable assisté impotent, ne parvient pas à surmonter, Le Diable l’Emporte rend l’Homme seul responsable de sa propre perte. L’ouvrage présente une course à l’armement servant une escalade purement dogmatique à la domination mondiale, le tout pour des prétextes aussi bidonnés que surfaits. René Barjavel dépeint ainsi de nombreuses chaînes de mort déclenchées lors des Guerres Mondiales succédant à celle de 1939-1945, dont l’une est causée par un déplacement de manchots en Sibérie que les Étasuniens prennent pour un déplacement armé des troupes soviétiques.

Cette folie humaine ne se trouve pas uniquement dans la course effrénée vers l’armement. Là où l’auteur brille à travers son roman, c’est avant tout pour son réel talent d’anticiper l’avenir. Écrit au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, le roman se déroule dans les années 60 et 70. Or, ce qui nous frappe d’emblée, c’est l’incroyable réalisme historique des époques décrites postérieurement, cependant,  à l’écriture du récit. Bien entendu, quelques écarts demeurent, mais l’on ne demande pas à Barjavel de voir l’avenir.

Outre ce réalisme détonant dans le degré d’anticipation de la société, c’est aussi dans l’évolution des technologies que Barjavel excelle. Bien sûr, on retrouve, en clin d’œil, le fameux « plastec » qui figurait déjà dans Ravage, mais aussi la présence d’OGM plus loin dans le récit, mais sous une autre dénomination évidemment. Plus que les OGM mêmes, c’est aussi le classique de l’âge d’or de la science-fiction qui fait surface chez Barjavel : l’apogée de la nourriture synthétique qui se substitue à la nourriture naturelle, issue de la terre, au grand dam de certains personnages. Pour n’en citer que quelques-uns, l’on retrouve des pilules censées donner goût (comme café ou chocolat)  à un liquide insipide; ou encore les farines animales qui sont manipulées en laboratoire afin d’accélérer la croissance des animaux (ce qui a pour conséquence de faire grossir démesurément un poussin lorsqu’il devient une poule à laquelle Godzilla n’avait rien à envier).

Mais au-delà de ces démonstrations proprement barjavéliennes de la bêtise humaine, l’auteur montre aussi cette dernière à travers le comportement des survivants sélectionnés par l’un des protagonistes principaux du roman, M. Gé (aidé par un ingénieur misanthrope qu’est Lucien Hono), qui iront dans l’Arche pour échapper aux désastres. Ainsi, le premier échantillon comportant plusieurs hommes et plusieurs femmes connaît un accident qui voit la disparition de tous les mâles sauf un seul, lequel sera si ardemment disputé par les femmes qu’elles sombreront dans la paranoïa la plus totale avant de tuer celle qui parvînt à copuler avec lui, sans épargner le dernier homme pour autant. Barjavel atteste par cette situation que même au pied du mur, l’Homme ne cherchera que son profit individualiste.

Couverture de "Le Diable l'Emporte" chez Folio

Couverture de « Le Diable l’Emporte » chez Folio

Nonobstant cela, Le Diable l’Emporte comporte encore un autre degré de lecture, plus en filigrane et induit par le titre même du roman et soulevé fréquemment par les personnages. La volonté autodestructrice de l’être humain est-elle due à un vulgaire jeu entre Dieu et le Diable ? Dieu s’est-il lassé de sa créature au point de la laisser se suicider ? Le Diable pourrait-il laisser son passe-temps favori disparaître ? Le Diable l’Emporte est ponctué de scènes comportant une connotation se rapportant à l’un ou l’autre. Par exemple, la scène de tuerie des femmes dans l’Arche laisse directement penser qu’elles sont possédées, ou encore l’ultime scène du roman, où, mesquinement, le Diable guide Lucien Hono vers l’antidote à la contamination de l’eau drue sur les autres eaux terrestres (eau drue qui gèle à partir de 42° Celsius) et qui lui fait savoir au moment où l’ingénieur comprend comment le faire fonctionner.

En réalité, tout ce raisonnement et cet appétit autodestructeur dont Barjavel a instillé son œuvre avec brio se trouve dans une seule phrase de M. Gé qui résume parfaitement la situation, et prouve que seul l’Homme est responsable de sa propre perte :

« Je le répète : j’avais les moyens de donner à l’humanité la chance de se survivre. J’ai mis ces moyens en œuvre. Saurez-vous profiter de cette chance et qu’en ferez-vous ? C’est votre affaire, ce n’est plus la mienne. Et je dois dire que cela m’est égal… »

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À propos de Fabrizio Tribuzio-Bugatti

Juscagneux, souverainiste pasolinien. Rédacteur en chef de la revue Accattone et président du Cercle des Patriotes Disparus. Voir tous les articles par Fabrizio Tribuzio-Bugatti

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