L’homme qui allait sans joie vers la joie

Avant d’être un fervent croyant ou même un poète, Bobin incarne au mieux les valeurs d’intégrité – un homme ayant décidé de partager à tous et à toutes cette sincérité émotionnelle qu’enveloppe son esprit. En ce qualificatif dont beaucoup aujourd’hui ont perdu le sens et l’essence, il s’oppose à toute superfluité littéraire et constitue sa propre définition de la poésie et de l’existence poétique ; par elle, il transmet des écrits qui germent dans la solitude, des bouquets de vertus aux bourgeons verlaine et aux vers turquoises pour consoler ceux qui se sont perdus dans d’insipides quotidiens.

C’est d’ailleurs pour cela que les œuvres de l’auteur sont autant sujettes à controverse : les détracteurs un peu trop virulents se targueront de dénoncer une écriture non pas mielleuse mais douceâtre, des propos insignifiants et vides de signification qui, en décalage avec le monde moderne, nous parviennent tant bien que mal. Comprenez bien : Bobin n’a rien d’un bigot béat, il invoque avant toute autre chose la simplicité : et celle-ci n’est en rien niaise, encore moins fade et sans intérêt aucun ; depuis ses débuts au sein de l’écriture, cette recherche de la beauté ôtée du ‘ simple ‘ est l’une des caractéristiques fondamentales de sa prose volatile, cette dernière semble finalement bien plus spirituelle que religieuse, dépouillée jusqu’à la moelle, elle va droit au but, exemptée de fioritures, telle une âme en partance pour un horizon blanc paradis, ainsi brute, un parfum d’ancolie au col d’un soir d’été, aussi fondamentale, un nouveau-né dévorant sa première clarté, in fine la substitution du vital au complexe, de l’éclat rutilant d’un visage au noir qui l’entoure. Ne reste alors qu’une éloge à la Vie essentielle, une chanson fredonnée sur un layon au gré des infinitudes de nulle part.

D’autres reproches sont monnaie courante : redondant, le style. (Voire inexistant selon certaines assertions.) Récurrents, les thèmes. A quoi je dis : non, les ouvrages de Bobin sont d’une complétude sans pareille. Ils se correspondent de phase en phrase, d’écho en silence, de pollen en fleur, de candeur en grandeur. Ils forment une fresque sans bordures. Le présent qu’ils contiennent est semblable aux jours passés, le papier jaunâtre où chaque cycle s’écoule est le réceptacle du bonheur, mélange enivrant d’épicurisme et d’amertume, (un soupçon uniquement, on est loin du taedium vitae) celle-là ne se présente pas en fardeau mais en agréable sensation ; ce bonheur diffus trouvé en toute chose, même infime, étant la composante sûre d’une existence accomplie. Alors oui, les histoires qui s’agitent en éternels recommencements peuvent justifier le déjà-vu, le soleil reste le même, unique prétendant des courts récits du créateur ; tout comme la Vie essentielle, l’éloge est à son image, n’est-ce pas ? Malgré l’aspect répétitif de ses textes, nous nous baignons avec nonchalance dans le sang limpide des rivières jusqu’à l’assèchement, nous pouvons toujours cueillir la beauté d’un clair chagrin de lune naissante, ou bien nous rabattre sur le calme d’une mer d’encre que nous avons déjà côtoyé auparavant. Le constat du livre concis n’a donc plus grand intérêt : pour être honnête, j’y ai malgré tout décelé un certain goût d’inachevé, pour avoir refermé celui-ci tout juste une heure après l’avoir commencé. Mais le potentiel relecture de la poésie n’est-il pas illimité ? Cette lacune n’en est plus une. Chaque page en son épiderme tournée, pleine de tendresse que l’on dirait féminine, trémule sous la caresse de nos doigts, définissant la cartographie de l’azur au dessus de nos toits, encore, et encore. 

Et c’est évidemment sur un ton bleuté que débute le recueil de l’Homme-joie, cet individu là qui au milieu des flores laisse crépiter l’âtre émotionnel sans même se soucier des jugements et de leurs possibles valeurs vis-à-vis de l’Humanité.  » Partons de ce bleu, si vous voulez bien. Partons de ce bleu dans le matin fraîchi d’avril. Il avait la douceur du velours et l’éclat d’une larme. J’aimerais vous écrire une lettre où il n’y aurait que ce bleu.  » … qui sillonne le cœur, innocent, blessé, le cœur de quiconque s’aventure dans les bouts de ciel insoupçonné de l’être. Vous trouvez cela d’une naïveté excessive ? Penchez-vous sur chaque détail, et sur chaque détail de détail. Fixez la mer absolue de la toile azuréenne, et, peu à peu, les astres dévoileront leurs parures.

Le carnet qui prend place centralement au milieu du bouquin est lui aussi de teinte similaire, bleutée, – hommage à  » la plus que vive  », l’être aimée disparue. Le deuil s’effectue par la préservation sensorielle. Sur les feuilles, en chaque aorte de l’écri-saint dont la sensibilité toucherait les hommes les plus marmoréens d’entre nous. Le bleu est porté en fief, omniprésent, il envahit l’espace. Ainsi se permet-il de dépeindre la misère avec une élégance mystique, (La restitution) permettant d’y projeter la sagesse qu’aucun sage ne saurait posséder, la bonté des plus démunis dans un décor que chacun peut (re)connaître. Le lecteur s’identifie à ces clichés que contiennent des instants d’éternité qu’il vit avec et par l’auteur, lequel s’acharne à poursuivre les fantômes de l’aube. Voilà qu’il décrit des lieux, banals et terriblement communs pour beaucoup mais atemporels pour lui, ses lieux où il aime se recueillir, délaissant contingence matérielle pour richesse d’âme.

 » La douceur de ce poème était si grande qu’à la fin de ma lecture, je n’avais plus de corps.  »

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 » J’ai pris la main du Diable. Sous ses ongles noirs, j’ai vu de la lumière.  »

Ses contemplations se cisèlent sur l’éclat blanc du livre : profondes comme un sourire d’enfant, (Les minutes suspendues) une parole perdue d’ermite ou encore le balbutiement oscillant aux lèvres sèches d’un vieillard qui a tout oublié, tout sauf le plus élémentaire : c’est ainsi que l’auteur perçoit les amnésiques comme autant de saints. (Trésors vivants) Le mot s’épanche de son nectar, on peut enfin y saisir à la fois la vénusté du réel, (Soulages) mais aussi la détresse divine d’une gitane. (C’est Maria)  Bobin n’invente pas plus qu’il ne réinvente. Il se contente d’écrire le monde, de ses latitudes il en griffonne la pureté, la noblesse d’une fleur, la sublimité d’un bambin, etc.. (Me vient alors instinctivement cette citation :  » Quand ils voient un miracle la plupart ferment les yeux. « )

Chaque texte émis possède l’attrait d’un songe. Il n’y a rien à déchiffrer, tout à découvrir ou plutôt réapprendre. Pas de leçons de vie, juste des envies de sons, de mélodies légères sur fond de méditation, d’initiatiques parcours provençaux, de peuplement et de désert, de femmes tendres à en frémir, de désirs que l’on peut prendre sur le chemin du néant. Vous n’êtes pas seul lors de la lecture, vous avancez en compagnie de la présence pure, à tâtons dans la lumière mauve d’un soir, d’un crépuscule chaud, éblouissant. A l’apex de la plume de Bobin, comparable au dard d’un insecte et son venin ambivalent à qui l’on prêterait également, en plus de la douleur passagère, d’étranges bienfaits, un zeste de mélancolie est sécrétée à tout lecteur désireux de goûter un peu aux nuits froides du globe, sans autre point d’orientation que les réverbères cosmiques.

N’avoir de Dieu que ce livre et l’arbre contre lequel vous vous êtes avachi pour le savourer. Les pages perdent leur encre, leur noirceur. Du reste, quelques bribes bibliques interprétées (ou plutôt contées, car le propos initial n’est en rien dénaturé) avec un certain raffinement. Une légère trame narrative. Des pensées troublantes, parfois moribondes mais loin d’être dénuées de grâce, au charme trop blanc, perforant la chair enténébrée. Le contenu n’est ni excessif ni insuffisant, il transmet la justesse de la vie, l’équilibre du fil des jours. A partir de son identité littéraire, attendrissante à n’en pas douter, on serpente au-delà de toute eau prosaïque et code poétique établi, le voyage se terminant, à coup sûr, à l’ombre d’un antique pommier abandonné dont les fruits sécrètent la sève du rêve, à savoir.. le savoir.

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Extrait :

Le Christ sort au matin de la vieille maison fatiguée du monde. Il a une trentaine d’années. Il n’emporte rien avec lui. Il commence sa vie buissonnière dont, après sa disparition, ses amis recueillent des lambeaux. La joie de l’air contre ses tempes, les confidences de l’eau entre ses mains, les éblouissements des renards qui croisaient son chemin – de tout cela rien ne nous est parvenu. Quelques paroles dont la plupart empruntent leur beauté à l’univers patient des bergers, des pêcheurs, des viticulteurs : voilà tout ce qui reste du passage sur terre du plus grand des poètes. Car c’est être poète que regarder la vie et la mort en face, et réveiller les étoiles dans le néant des cœurs.

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À propos de Necryos

Poétereau de 20 ans demeurant en Alsace, auteur de plusieurs ouvrages jetés en patûre dans les fosses de l'auto-édition, (Fin de cycle, De l'équinoxe au solstice, Vers l'Empyrée pour ne citer que ceux-là.) amant inavoué de la littérature, et, plus généralement, grand amateur de cinéma noir, de musique hypnotique et/ou teintée par la douce Ténèbre, errant saisonnier, vacataire dans la région du Néant, violeur de chèvres à temps partiel, etc. Voir tous les articles par Necryos

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