Ravage

René Barjavel

René Barjavel

Ravage de René Barjavel date de 1943. Fleuron de la Science-Fiction française, il comporte cette spécificité d’aborder le thème du post-apocalyptique d’une manière qui demeure encore aujourd’hui peu classique. Que ferait-on si subitement l’électricité « disparaissait » ? Comment se reconstruirait la société suivante ? Sur quel modèle ? Ce sont ces thèmes qu’aborde l’auteur dans son court ouvrage.

Comme le dit le dicton, la longueur ne fait pas l’excellence, et Barjavel le prouve largement avec Ravage. Plusieurs points se distinguent dans le récit, qu’il convient d’appréhender en plusieurs axes ; l’un amenant forcément à l’autre.

Ravage avant tout, c’est quoi exactement ? De la SF post-apocalyptique datant d’avant la peur de l’atome, ce qui a déjà pour intérêt de ne pas se retrouver avec la problématique liée à la course à l’armement et aux radiations. L’intérêt de Ravage se situe en fait dans l’apport de la technologie à l’Homme et le vice qui l’accompagne : l’assistanat. L’histoire nous plonge dans un futur où tout est alimenté par l’électricité, où une nouvelle matière nommée « plastec » est utilisée pour à peu près tout et n’importe quoi, des sculptures aux vêtements. Les quelques marginaux qui tentent encore de vivre à la manière du XXe siècle sont claquemurés dans un ancien quartier de Paris. Ravage se veut dès le début comme une peinture sociale permise par le genre qu’est la science-fiction.

En effet, lorsque l’électricité n’agit plus sur les engins qu’elle alimente habituellement, la société décrite par Barjavel dénote de deux caractéristiques intéressantes : la première, c’est qu’individuellement, chacun est incapable de se débrouiller par soi-même, que ce soit pour décrocher un téléphone ou n’importe quoi d’autre. La seconde, c’est que les individus se réunissent instinctivement en masse et, de facto, l’on obtient la dérive des foules la plus connue : la stupidité. Il est communément admis qu’une foule ne pense pas, comme si tous les individus qui la composent oubliaient subitement qu’ils disposent d’un bicéphale leur permettant de réfléchir. Barjavel traduit cela par une émeute qui, motivée par la panique, a le malheur de tuer une éminence scientifique à même de pouvoir, peut-être, résoudre le mystère autour de cette « disparition » de l’électricité.

La suite est prévisible : pillage, incendies, destruction de la Ville Lumière (dont le surnom prend tout son sens lorsqu’elle brûle dans son intégralité). La suite du récit fait la part belle à une métaphore écologique. Le brasier, ne pouvant être éteint par les pompiers, les camions étant hors service, et les habitants plus préoccupés de leur propre personne, s’étend (exagérément peut-être) sur toute l’Île-de-France, sinon plus. Il faut attendre une pluie diluvienne pour l’éteindre et l’on suit notre groupe de personnage tentant de s’échapper de cet enfer.

couverture de Ravage aux éditions Folio

couverture de Ravage aux éditions Folio

Les personnages d’ailleurs, incarnent à eux seuls les fresques des différentes strates de la société selon l’auteur. L’on trouve le héros, François Deschamps, qui représente une apologie à la vie proche de la nature, simple mais suggérée comme meilleure de par cette simplicité que celle à la ville. Blanche Rouget incarne cette jeune beauté de la campagne qui vient à la ville et tombe sous son charme, propre à renier ses origines modestes au profit des strasses et des paillettes que Jérôme Seita lui promet. Ce dernier, justement, incarne au mieux cette déviance de la société vers l’assistanat total. Pas vraiment mauvais, il est simplement le reflet de la société dans laquelle il vit : vénal, matérialiste, assisté, il est assez naïf pour croire que l’argent vaille encore quelque chose alors que Paris est en proie à l’anarchie la plus destructrice. Chose flagrante, et à la manière de 1984 (quoique ce dernier le soit dans sa dimension politique avant tout), l’on se rend compte que l’on se penche de plus en plus vers ces modèles sociaux et sociétaux que dénonçait tant l’auteur.

Le ton pessimiste du roman est voulu, évidemment. D’une part par son époque, car rédigé pendant l’Occupation, d’autre part à cause effectivement de l’évolution technologique dont la rapidité avait de quoi effrayer. La peur de perte de tout contrôle de la technologie est un thème qui fut ensuite largement réutilisé, notamment dans le milieu cinématographique (l’exemple le plus évident, et à la fois le plus stéréotypé, demeure « Terminator », ou encore « Matrix » pour ne mentionner qu’eux).

C’est d’ailleurs avec l’époque que la fin semble le plus intimement liée. Alors que nos personnages survivants parviennent au village de Provence d’où viennent François et Blanche, Barjavel aborde le point le plus intrigant de son récit ; le futur même de la société.

L’analyse qui peut en être tirée est forcément faite avec gants et pincettes. À l’époque d’aucuns y voyaient là une allusion évidente au Maréchal. François devient en effet un Patriarche vénérable à l’autorité incontestée et incontestable. Toutefois, ce rapprochement simpliste ne saurait satisfaire une quelconque analyse, car elle n’explique pas le pourquoi du comment. En fait, la chose qui frappe le plus en lisant la fin de Ravage c’est le mélange de caractéristiques à la fois anarchiques et bibliques qui imprègnent le récit.

François est vénéré comme un dieu vivant, bien que non affirmé de manière aussi explicite, les manières révérencieuses, l’annuel hommage qui lui est fait, tout rappelle des rites d’adorations lui conférant une image abrahamique. Ensuite, c’est la reprise quasi mot pour mot de la directive de Dieu : « Soyez féconds et multipliez-vous » (Genèse 1 :28) que François rappelle dans les dernières pages du livre.

Cette dernière est étroitement liée avec l’aspect anarchiste (au sens philosophique et non péjoratif bien entendu) qui entre en scène. La limitation des groupes sociaux à quelques centaines afin d’éviter l’émergence de sociétés semblables à l’antérieur mais aussi afin de vivre en harmonie avec la nature tout en se répartissant dans toute la France (territorialement, du moins, on le comprend ainsi). Cette recherche d’harmonie atteint par ailleurs son point d’orgue avec la prohibition absolue de recherche technologique. Imaginez un pauvre hère voulant rendre service en étant parvenu à élaborer un tracteur fonctionnant au charbon et la colère du Patriarche qui le condamna à mort pour avoir commis une telle hérésie ! C’est par ailleurs ainsi que meurt François et le malheureux qui cherchait à servir l’intérêt commun : morts tous deux entraînés par cette technologie que l’un avait cherché à bannir absolument et l’autre qui y voyait une avancée pour les travailleurs. La morale de fin est largement sous-entendue, ainsi que le modèle social prôné par le récit, mais est-ce aussi celui prôné par l’auteur ? C’est là sujet à débat. Et c’est aussi là que Ravage  fait fort. D’abord parce qu’il est l’un des premiers récits de science-fiction moderne français (l’expression n’existait pas encore d’ailleurs, car elle est un anglicisme, l’on parlait plus volontiers de récit scientifique ou d’anticipation), mais parce qu’elle est aussi cette spécificité bien française qui ne s’intéresse pas au technobabillage, ni à la débauche exhibitionniste de technologie moderne en tout genre, mais celle de dénoncer une dérive sociale. Cette manière d’écrire, oubliée par bon nombre d’auteurs et d’éditeurs au profit d’une politique commerciale comme le déplorait Valerio Evangelisti dans un article du Monde, aurait pourtant du mérite à ressurgir à une époque qui, malheureusement, octroie rétroactivement des dimensions prophétiques à des récits comme celui-ci, ou encore 1984.

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À propos de Fabrizio Tribuzio-Bugatti

Juscagneux, souverainiste pasolinien. Rédacteur en chef de la revue Accattone et président du Cercle des Patriotes Disparus. Voir tous les articles par Fabrizio Tribuzio-Bugatti

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