L’Homme qui rit : un film excellent, une adaptation anémique

Remarques préalables

Le terme « adaptation » vient du latin « adaptare » qui signifie « ajuster ». L’adaptation est un ajustement. On conforme l’élément à une norme, on la reprend à son compte pour la mettre à sa sauce.

C’est le cas de nombreuses œuvres, mais celle dont je vais vous parler ce jour me tient tout particulièrement à cœur : l’adaptation faite par Jean-Pierre Améris de « l’Homme qui rit », écrit par Victor Hugo.

Cet ouvrage écrit par l’auteur des « Misérables » en 1869 faisait à la base partie d’une trilogie consacrée à la Révolution française comprenant un autre ouvrage majeur : « Quatrevingt treize ». Cependant, le deuxième tome consacré à la monarchie ne fût jamais rédigé.

« L’Homme qui rit », c’est une histoire basée sur ce que l’on appellera plus tard « le sourire d’ange » (âmes sensibles s’abstenir de google-iser cela) qui inspirera d’ailleurs le personnage du Joker dans la bande dessinée « Batman ».

L’ouvrage conte l’histoire de Gwynplaine (Marc-André Grondin), jeune garçon abandonné par comprachicos (trafiquants d’enfants) lui ayant laissé deux cicatrices sur les commissures des lèvres lui donnant l’air de sourire en permanence, accompagné de la petite Déa (Christa Théret), aveugle dont la mère est morte d’hypothermie. Les deux enfants sont recueillis par un forain nommé Ursus (Gérard Depardieu) qui les élèvera comme ses propres enfants, mais leur bonheur simple sera vite troublé…

Améris prend du Hugo et en fait du Burton. C’est du moins ce que je crus au départ, avec quelques évolutions, d’autant que le réalisateur de « Beatlejuice » lui-même aurait eu pour ambition de reprendre l’oeuvre d’Hugo.

L’histoire de ma rencontre avec ce film a été celle d’un coup de foudre artistique : une affiche vue par hasard dans un journal gratuit qui deviendra plus tard mon fond d’écran permanent et un poster bien en vue dans ma chambre ; une bande-annonce revisionnée une dizaine de fois et une bande originale envoûtante.

L’oeuvre, portée par trois fois à l’écran (1928, 1966 puis 1971) témoigne pourtant d’une étonnante complexité qui n’a pas rebuté le réalisateur, Jean-Pierre Améris, amoureux de l’adaptation de 1971, à l’époque adolescent au physique imposant, ni la production.

Améris nous vend donc ce film comme l’oeuvre de sa vie, lui qui est déjà à son douzième long-métrage.

Notez que le choix de Théret renvoie justement à l’époque de l’adolescence d’Améris, de par sa ressemblance avec Virgina Cherrill dans « Les Lumières de la ville ».

Un film plaisant mais brouillon

Maintenant cela posé, qu’en est-il du fond ?

Commençons par les personnages.

Ursus, joué par un Depardieu qui semble se sentir comme un poisson dans l’eau, est l’incarnation même du prolétaire, du populaire. Un homme un peu bourru élevé à la bonne franquette, avec une mentalité paysanne et le respect de la valeur travail.

À côté, on trouve ici Gwynplaine, issu de l’aristocratie, élevé dans un milieu populaire qui retourne à un monde d’or et de paillettes mais dont la fausseté est rapidement mise en lumière.

Déa, de son côté, est l’image même de la jeune adolescente fleur bleue. Elle tient un lien étrange avec Gwynplaine, à la fois fraternel et amoureux. Elle est la naïveté, le romantisme et d’une féminité fantasmée de par sa fragilité et sa délicatesse.

Elle est interprétée par une Christa Théret qui rentre à merveille dans ce rôle, rompant avec l’impétuosité dégagée par Grondin et l’austérité de Depardieu.

Il faut noter la présence d’Emmanuel Seigner dans le rôle d’une duchesse tentatrice et cimbu de sa propre condition.

L’atmosphère y est particulière, avec des couleurs et des musiques cohérentes avec l’ambiance très magique du film.

J’ai été happé du début à la fin par l’atmosphère, laquelle me travaille encore aujourd’hui et partage toujours d’ailleurs mon fond d’écran d’ordinateur plus de 6 mois après l’avoir vu, chose que je n’ai ressentie qu’avec deux films.

Cependant, il y a des « hic ». Le premier est probablement le problème du message.

Le monde dans lequel évolue Gwynplaine est un monde du péché, de la concussion des élites, des classes paysannes contre l’aristocratie. Bref, une critique politique comme Hugo aime à en faire et a souhaité marquer ici le lecteur.

« Marqué », c’est justement ce qui manque en premier lieu à l’adaptation de Jean-Pierre Améris.

En effet, si Améris a su mettre en valeur certains thèmes qui parlent aux jeunes (beauté, chômage, amour …), il n’a pas su avoir le « parti pris fort » dont il se vantait en pleine tournée publicitaire du film.

Le seul moment de dénonciation marquant est le discours devant les parlementaires, alors que l’oeuvre d’Hugo se veut un essai romancé contre le pouvoir. La scène m’avait fait frissonner devant la bande-annonce, laquelle m’avait beaucoup plu et donné l’impression que le meilleur restait à voir. Il s’est ensuite avéré que non.

Le film est en effet très pauvre par rapport à la bande-annonce, et c’est bien dommage. On en sort d’autant plus frustré.

« Mais bon sang, qu’est-ce qu’ils ont foutu … »

Mais la plus grande ombre à ce tableau féerique est probablement le scénario. C’est le gros défaut qui fait que ce livre est passé de « potentielle adaptation marquante » à celle de « plat précuit ».

En effet, ayant lu le livre par la suite, on note très vite que le film (1 heure 33 pour un livre de 830 pages) nous laisse sur notre faim.

Avec un livre travaillé, complet, riche, Améris a pondu un film mou.

L’oeuvre initiale relève d’une certaine profondeur qui transforme, avec ce film, un chef-d’oeuvre en conte pour enfants. Le petit chaperon rouge avec des cicatrices labiales dira nous.

On a donc une sensation de travail inachevé, un sentiment de brouillon. Le film stagne dès la moitié avant de se relancer à quelques minutes de la fin.

On rentre ici dans un film d’un manichéisme et d’une larmoyante qui, il est vrai, est un des propres de l’oeuvre d’Hugo, mais qui est tellement exaltée que certaines scènes y perdent de leur impacte. Elles auraient mérité un travail plus approfondi. Pourquoi ne pas avoir fait durer ce film une heure de plus ? Cela n’aurait pas été dérangeant, d’autant que le film, séparé de l’oeuvre originelle, est plus que plaisant à regarder.

Les décors ont un côté très baroque qui moi m’a rappelé « le Grinch » et « L’Étrange Noël de Monsieur Jack ». Tout est faux, et pour cause : le tournage a été fait en studio.

Si on veut comparer avec les autres adaptations, on voit qu’elle est moins réaliste que le téléfilm de 1971 (réalisé par Jean Kerchbron) qui ressemblait davantage à « Robin des Bois » qu’à une fable.

L’adaptation des années 1930 m’apparaît aujourd’hui totalement à côté de la plaque, du fait du sourire permanent affiché sur le visage de l’acteur, oubliant les cicatrices qui rendent ce film plus sombre.

Conclusion

Alors que retenir de ce film ?

Peu après la sortie du film, j’entendais déjà quelques remarques du type « tu es le seul à l’avoir vu ». Oui, et je n’en suis pas peu fier, même si l’accueil m’apparaît disproportionné, même avec 6 mois de recul.

Le film est séduisant, charmant, multi-genre. Il m’a donné envie de lire l’oeuvre d’Hugo. C’est probablement son péché fatal : ce film aurait mérité un César s’il ne s’était pas voulu être une adaptation.

D’après Améris, cela viendrait de problèmes financiers. On ne peut que le croire…

N. B.

Je suis toujours à la recherche de la bande originale du film. Si quelqu’un sait où se la procurer, qu’il n’hésite pas à me joindre par commentaire ou courriel:).

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À propos de Jonathan Frickert

Juriste et essayiste indépendant, ex-administrateur de l'Université de Haute-Alsace et ex-polémiste sur Radio Campus Mulhouse. Voir tous les articles par Jonathan Frickert

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