Édition et mercantilisation

Livres

L’on divise généralement le paysage éditorial en deux grandes catégories ; les majors et les éditeurs dits indépendants.

Plus qu’une simple appellation, ces derniers occupent une ligne éditoriale et économique propre, qui se veulent souvent l’opposées de celle des majors. Il n’y a pas de définition officiellement établie pour définir ce qu’est l’édition indépendante, mais l’on peut la résumer en avançant qu’elle a pour principe « ne pas publier un livre au seul motif de sa rentabilité, un auteur sur le seul critère de sa notoriété, ne pas traiter un sujet en vertu de sa seule actualité », pour reprendre les termes d’Isabelle Kalinowski et Béatrice Vincent des Éditions Agone. En résumé, une maison d’édition indépendante ne devrait avoir ni lien juridique, ni lien financier avec une major.

Cette distinction n’est pas un simple galimatias vain et onaniste. Elle se justifie pleinement face à la formation d’un oligopole de l’édition, notamment en France et aux États-Unis, composé d’un ou plusieurs grands groupes. Dans l’exemple de Gallimard, qui rachète d’autres maisons (récemment Flammarion), l’intention est de donner l’image d’une structure arborescente afin de dissimuler la concentration de la direction des différents groupes. L’arborescence, aussi dense puisse-elle être, n’est qu’un enfumage ayant pour objectif de ne pas fausser le jeu de la concurrence d’une part (d’un point de vue strictement juridique), et d’inonder le marché d’autre part. Plus précisément, elle crée l’offre en premier lieu à la place de la créer en fonction de la demande. L’on entre donc dans une pure recherche de profit au détriment d’ouvrages de qualité du défrichage de nouveaux auteurs.

Cette conception du profit étant néanmoins à court terme, elle pousse les majors à multiplier les publications, notamment les traductions (car moins risquées et donc moins coûteuses que d’éditer un nouvel auteur), et d’en inonder le marché afin de compenser les ventes moyennes, voire en baisse, de chaque livre. L’on entre dans un cercle vicieux purement mercantile qui fait les joies des détracteurs du capitalisme.

C’est face à cette conception de l’édition que les éditeurs dits « indépendants » ont donc émergé. Conséquemment à ce qui a été plus tôt, ceux-ci disposent de plus petites structures et de moyens plus modestes, ce qui les pousse à se tourner vers des auteurs inconnus. Il est communément admis, dans le milieu des écrivains, que les seules maisons d’édition qui font du défrichage sont les petites structures qui se rangent dans la catégorie des indépendants. Ainsi, ils se posent en « négatifs » vis-à-vis des majors en désirant mener une politique éditoriale axée aussi bien sur la qualité que sur la découverte d’écrivains.

Des nuances doivent toutefois être apportées. Si l’on prend l’exemple d’une maison d’édition, reposant sur le modèle dit de l’édition « indépendante », il est constatable que selon son succès, cette ligne va peu à peu se courber au fil de son existence. Comme dit plus haut, les traductions permettent à une maison d’engranger des profits rapidement et à bas coût. Si à la base les petites structures indépendantes n’ont pas de quoi d’acquérir des droits découlant du fameux « copyright », elles se bornent à éditer des auteurs français. Or, pour continuer à exister, elles n’ont d’autre choix, à un moment ou à un autre et lorsqu’elles auront réuni les moyens nécessaires, à se lancer aussi dans la traduction. C’est à ce moment-là que la ligne éditoriale et économique fléchit et deux possibilités sont alors envisageables.

La première, et celle que l’on attendrait de la part d’éditeurs qui se disent « indépendants », c’est évidemment que les recettes cumulées des traductions leur permettent de défricher plus de nouveaux auteurs ; la part de risque d’insuccès pouvant être alors compensée. Les traductions n’auraient alors qu’un but utilitariste ; celui de donner les moyens à l’éditeur de brasser plus largement dans ce qui constitue sa base éditoriale.

La seconde est celle qui est le plus pratiquée par les éditeurs indépendants. Petit à petit, ils vont finalement favoriser la traduction au détriment du défrichage et, pour conserver une façade auprès du lectorat servant à maintenir son image d’indépendant, favorisera la réédition de vieux best-sellers ; soit traduits, soit de leurs propres succès avant le début du changement de politique éditoriale.

Pour reprendre l’exemple de la maison d’édition. Celle-ci va, après  irrémédiablement commencer à traduire de plus en plus d’ouvrages par an (mettons une moyenne de quatre traductions pour un auteur français). Néanmoins, pour continuer à se différencier des majors (de manière purement communicative), elle mettra l’accent sur la réédition d’auteurs connus, mais anciens, là où les majors traduisent des auteurs contemporains. Le but n’est pas dénué d’intérêt. En rééditant par exemple un auteur comme Lovecraft, la maison ne paie pas des droits aussi onéreux et est sûre du succès des ventes qui seront engendrées.

L’augmentation de ce type de traductions, soit la rentabilité à bas coût, ne se fait pas sans heurt sur la qualité des nouveaux auteurs. La maison d’édition va se concentrer aussi sur le caractère rentable de tel ou tel manuscrit qui lui sera soumis, préférant aujourd’hui publier de la bit-lit en ayant parfaitement conscience de la pauvreté du genre et de mettre au placard tous les manuscrits de science-fiction (par exemple) sous prétexte que le lectorat lié « n’existe plus ».

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L’exemple de ce traitement infligé à la fameuse « sci-fi » est d’autant plus troublant qu’il est un genre qui marche excellemment dans les autres médias (vidéoludiques et cinéma, en attestent les succès de la licence Mass Effect ou de l’intérêt suscité par  Prometheus, malgré le scénario bâclé de ce dernier). La frilosité de l’éditeur n’est finalement due qu’à son raisonnement basé sur le rapport coût/profit que porte potentiellement chaque œuvre. Par ailleurs, il est aussi consternant que cette politique du profit est dotée d’un fonctionnement cyclique qui amène une production massive d’un genre littéraire précis en raison de la vogue qui justement l’accompagne dans d’autres médias (comme ce fut le cas du succès de l’adaptation du Seigneur des Anneaux). Les éditeurs bourrent ainsi les lecteurs comme l’on bourrerait une oie et ne changent de cycle que lorsqu’une certaine nausée se fait sentir. C’est donc clairement l’offre qui cherche à créer la demande, voire l’ignore.

Cette reproduction du schéma économique et éditorial des majors de la part des éditeurs indépendants ne fait pas que fausser ces deux « écoles » de l’édition et tromper les lecteurs, mais, en s’axant sur des traductions d’auteurs anglo-saxons, ces éditeurs se font les véritables hérauts du soft power étasunien. Ce concept, utilisé dans le cadre des relations internationales notamment, fait usage de divers types de ressources, aussi bien économiques que culturelles.

Ces dernières détiennent logiquement une capacité d’attraction exercée sur un modèle (en l’occurrence le modèle culturel étasunien). Sans entrer dans des considérations capillotractées, il est notable qu’en publiant de manière quasi exclusive des productions étasuniennes alors que l’Europe est reconnue pour son bassin culturel (l’Italie étant le pays, avec la France, qui a le plus important tissu éditorial), l’on corrode, lentement mais sûrement, les diverses cultures littéraires qu’il renferme.

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